La guerre des bruyères de Montbroc
  3 - 1841 : " Monsieur de Parfouru s'en va en guerre "
 
" Monsieur s'en va t'en guerre,
Mironton, mironton, mirontaine,
Monsieur s'en va t'en guerre,
Ne sait qu'en obtiendra

Le maire en sa tour monte
Si haut qu'il peut monter

L'un portait sa cuirasse
L'autre son bouclier "
" Malborough s'en va t'en guerre" revu et corrigé
   Il paraît que Napoléon entonnait cette chanson chaque fois qu'il partait en campagne. Nul ne sait si Monsieur de Parfouru la fredonna à son tour, mais son entrée en scène changea sans conteste le cours de la guerre des Landes de Montbroc.

C'est ainsi qu'il fit irruption dans la bataille en 1841 aux côtés du maire Mr Bellissent et de Maître Angot ...

1. L'appel du 15 octobre
Un fait nouveau va permettre à la commune de remettre en cause les décisions du tribunal.
1841 : Parfouru fait appel du jugement de 1840
Le point du litige : il faut savoir si la portion de landes ou bruyères qui se trouve le long de la route de Bretagne à Caen a toujours fait partie du territoire de Parfouru ou si, au contraire, ce terrain a autrefois dépendu de Monts.
   - Le jugement du 2 juillet 1840 a décidé que la commune de Parfouru devra abandonner à la commune de Monts ladite       portion de bruyères, parce qu'elle appartiendrait à cette dernière qui en est en effet déclarée propriétaire.
   - Le motif sur lequel le tribunal s'est fondé est que la commune de Parfouru ne produisait aucun acte ou pièce       quelconque tendant à établir qu'avant l'année 1790 elle eût possédé une portion des Landes de Montbroc.
   - Mais Monsieur Joseph René Abaquesné de Parfouru produit un document prouvant qu'en 1758 le       territoire de Parfouru s'étendait jusqu'à la route de Bretagne. Ce document est une requête adressée le 25       mars 1758 par Mr de Parfouru à l'intendant de la généralité de Caen.
   - Mr de Parfouru a en effet planté à l'époque de la révolution de 1789 des arbres sur les terrains en litige prouvant ainsi      que la portion de landes dont il s'agit dépendait du territoire de Parfouru ...
   - C'est donc à Monts de justifier sa possession antérieure.
   - Le tribunal a fait sommation à la commune de Monts de produire la pièce prouvant que dans les 33 ans précédant      l'action elle était en possession de cette partie de landes. La commune de Monts a répondu que cette pièce n'était      point entre ses mains et n'avait jamais fait partie de son dossier.
Pour ces motifs, le Conseil municipal de Parfouru demande la révision du jugement de 1840 et fait appel au nom des habitants de la commune de Parfouru, représentés par le maire Mr Bellissent et Maître Angot, avoué représentant la commune.

Les arguments de Parfouru : contenu de l'appel de 1844
1. Après 48 ans de jouissance de ces terres, les expropriations seraient une grande injustice :
" les habitants de la commune de Parfouru ont procédé au partage de ces bruyères ou landes par acte du 16 juin 1796. Il en a été fait 26 lots qui ont été attribués aux habitants et qui depuis ont été considérés comme leur patrimoine. Ils ont été l'objet d'améliorations, de constructions, de ventes et de reventes ...Et l'on peut se figurer la perturbation qu'occasionnerait une dépossession ..."
2. La commune de Noyers a des droits sur ces bruyères : "les religieux de l'abbaye d'Ardennes qui se disaient seigneurs de la baronnie de Tesnier située sur la commune de Noyers, et qui aurait compris ces terrains en landes et en bruyères refusaient de payer les taxes parce qu'ils n'en retiraient aucun profit en raison de ce qu'ils souffraient que les habitants de la paroisse de Noyers en eurent la jouissance à titre d'usage."
3. L'arpentage effectué le 18 juin 1790 a séparé ce qui revenait à Noyers d'une part et à Monts d'autre part, séparant la portion des bruyères actuellement occupée par Parfouru des possessions reconnues à Monts.
4. Les prétentions de Monts font réellement sourire : " La portion de bruyères possédée par la commune de Parfouru est placée sur la gauche de la route de Caen en Bretagne, partie en face la portion de bruyères qui appartient à Villy, partie en face de celle appartenant à Noyers ... il sera inexplicable pour qui que ce soit que les habitants de Monts puissent passer par- dessus les bruyères de Noyers pour venir s'emparer des bruyères de Parfouru ... et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'ils ont laissé sans réclamations la commune de Tournay quoique sa partie de bruyères fût placée sur la droite de la route de Caen en Bretagne tandis qu'ils ont attaqué la commune de Parfouru qui a, pour établir sa limite, une route royale."
Transhumance
 
 

5. La requête de 1758 prouve que les plantations d'arbres ont été faites par Monsieur Michel de Boussel seigneur de Parfouru, sur son domaine, le long de la nouvelle route de Bretagne :
   "Que lors du nouvel alignement qui avait été fait par l'ordre du roi en conséquence de vos ordonnances du chemin de Caen à Villers, lequel alignement traverse les landes de Montbroc, dont une bonne partie est sur la paroisse de Parfouru : il a été mis en obligation de planter à ses frais la portion de ladite lande qui est sur ladite paroisse, savoir, depuis le territoire de Tournay, à un endroit nommé la maison de Rebourg, qui fait la limite de ladite paroisse de Tournay, jusqu'à un autre endroit nommé les Mallières, dépendant du territoire de Villers.
   A la suite, Mr de Parfouru expose qu'il a fait faire du côté de la paroisse de Parfouru les fossés nécessaires pour la plantation des arbres qu'il a même fournis à ses frais, et qu'il a fait planter par des ouvriers par lui préposés et payés ...
   il demandait que l'intendant reconnût sa propriété sur lesdits arbres et sur le terrain sur lequel ils étaient plantés pour l'usage du grand chemin en question, ce qui lui fut octroyé par ordonnance de l'intendant, en date du 7 mai 1758." 
6. Mieux, la nouvelle route existait déjà en 1740 : il résulte d'une autre requête que le seigneur de Parfouru, Michel de Boussel, avait repris possession, cette année-là, du terrain litigieux par la plantation d'arbres le long de la grande route, "ce qui en attribuait la possession aux habitants de Parfouru qui usèrent ... de ces terrains vains et vagues ...
Il se sera écoulé 54 ans, temps plus que suffisant pour prescrire la propriété desdites landes en faveur des habitants de Parfouru.

 

L'étendue du territoire de Parfouru est écrite sur le terrain lui-même : " l'extrémité de l'avenue de Mr de Parfouru formant demi-lune est prise aux dépens du terrain en litige ; eût-il été possible que le seigneur de Parfouru eût prolongé son avenue sur un territoire étranger à la commune qui était sous sa seigneurie ?... personne ne concevra qu'il eût osé s'emparer d'un terrain qui eût appartenu à une autre commune et à une autre seigneurie, et qu'il n'y eût pas eu de réclamation."

Cette demi-lune formée par les arbres de l'avenue qui aboutit à la grande route de Caen à Villers appartenait bien à Mr de Parfouru !*

*Michel de Boussel meurt en 1760 et la seigneurie de Parfouru est transmise à la maison Abaquesné.

Ci-contre : actuelle allée du Haut-Laurent, ancienne avenue de Mr de Parfouru, qui aboutit à ladite "demi-lune".

 

7. Encore mieux, en 1729 Parfouru possédait déjà une portion des landes de Montbroc : "Les habitants de Parfouru possédaient depuis un temps considérable une partie des Bruyères : on voit dans le mémoire fait par Mr Morand, ancien curé d'Epinay, mort en 1806, qu'en 1729 les religieux d'Ardennes s'étaient présentés pour s'opposer à la prise de possession de la Bruyère de Montbroc par un sieur Garnier Duplessis, auquel le roi avait revendu son domaine de Normandie, ils déclarèrent que ces landes étaient situées sur les paroisses de Noyers, Tournqy, Monts, Villy et Parfouru."
8. De mieux en mieux, les gens de Parfouru occupaient les bruyères dès 1646.
Le 5 décembre 1646, un commissaire " fit faire l'arpentage de la Bruyère et en fit lever le plan, et qu'il trouva que les paroissiens de Tournay et de Parfouru en avaient usurpé la largeur de 32 perches sur la longueur de 400 perches, ce qui faisait 80 acres ; en sorte que dès cette époque, les habitants de Parfouru étaient en possession d'une étendue considérable de terrain dans les Bruyères."
Il résulte de tout cela que " le terrain en contestation dépendait certainement autrefois, comme il dépend encore actuellement du territoire de la commune de Parfouru ; que les habitants de cette commune en étaient en possession en 1794, ce qui suffirait pour les faire déclarer propriétaires ... mais de plus ils étaient en possession depuis un temps immémorial ...
Ce n'est pas en 1844 que l'on dépouillera une commune d'un terrain qu'on n'avait même pas pensé à lui enlever en 1790 ! ..."

2. Parfouru gagne la bataille des Bruyères
Le 18 août 1847 se déroule le procès en appel
intenté à Monts par la commune de Parfouru

 

    La cour infirme les jugements de 1839 et 1840. Elle déclare sans fondement la revendication de la commune de Monts, condamne cette dernière aux dépens de 1ère instance et d'appel envers les communes de Noyers et Parfouru. Elle condamne cette commune à l'amende et ordonne la restitution de celles consignées par les communes de Parfouru et Noyers.

 

Après 22 ans de craintes, de doutes et de peur, 22 ans de rebondissements et de combats, c'est le soulagement et l'explosion de joie ...

Ainsi prend fin la longue " guerre des Bruyères de Montbroc "

Ce texte est la 3ème partie du thème " La guerre des Bruyères de Montbroc "
1. 1796 Partage des Landes de Montbroc
2. 1825 Coup de tonnerre à Montbroc
3. 1841 Monsieur de Parfouru s'en va t'en guerre
4. 1847 Texte intégral du jugement définitif

M. Lucas / J-F Sehier