La guerre des Bruyères de Montbroc
  1 - 1796 : le partage des Landes de Montbroc
 
" Ah ça ira ça ira ça ira
Les aristocrates à la lanterne
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Les aristocrates on les pendra
...
Du législateur tout s'accomplira
Celui qui s'élève, on l'abaissera
Celui qui s'abaisse, on l'élèvera "
Chant révolutionnaire de 1790 
Le législateur avait promis le partage des biens communaux !
A Parfouru comme partout en France, riches et pauvres, propriétaires et paysans sans terre rêvent chacun d'un mode de partage qui les favoriserait, mais la situation semble bloquée ...

   C'est ainsi que ce 6 pluviôse an II (25 janvier 1794) ... le Conseil général de la commune de Parfouru et les habitants s'assemblent pour " aviser un moyen de procéder au partage des terrains des Landes de Montbroc ".

1. Les biens communaux
    Les Français de cette époque sont un peuple de paysans, les neuf dixièmes des habitants, plus de 20 millions, vivent aux champs, du travail de la terre. Le paysan possède 30 à 40% du sol, mais ce sol français, morcelé en infimes parcelles n'offre pas aux paysans propriétaires les revenus suffisants pour en vivre. Quant aux métayers, journaliers, domestiques, ils ne possèdent rien : le paysan a faim de terre !
   Avant la révolution française
les Biens Communaux regroupent des surfaces boisées et des terres en friche exploitées collectivement par des paysans membres d'une communauté. Ils représentent environ un dixième des terres du royaume, soit 60% de terres cultivables ou pâturages et 40% de zones boisées.
   Leur origine remonte au Moyen-Âge, époque où les seigneurs octroyaient aux paysans le droit d'emmener paître leurs animaux sur les terres les plus pauvres : c'était le droit de " vaine pâture ".
   Vers 1750, les convoitises vis-à-vis de ces terres se font de plus en plus pressantes. Tous les rapports font état de terres mal entretenues. On juge que ces domaines improductifs seraient exploités plus efficacement entre les mains de propriétaires ou de fermiers individuels. Les intendants, soucieux de protéger les petits paysans, refusent souvent un partage profitant aux plus aisés. La situation semble alors bloquée.
   A la veille de la révolution, les biens communaux n'ont été ni morcelés, ni éclatés, mais discrètement grignotés. Les usurpations de terres incultes communales semblent considérables.
   Comme tous les sujets du roi, les Normands sont appelés en 1789 à rendre publiques leurs revendications regroupées dans les " cahiers de doléances ", une synthèse est réalisée dans chaque baillage. Ces cahiers dénoncent les injustices et reviennent régulièrement sur les revendications sociales : elles remettent en cause la dîme, les taxes vexatoires et réclament unanimement le droit de posséder la terre et le partage des biens collectifs. Ces cahiers devaient servir de base lors des débats des Etats Généraux convoqués par Louis XVI le 5 mai 1789 afin de mettre fin à la grande crise financière et sociale qui secouait la France de l'Ancien Régime.
   En août 1792 commence la période républicaine de l'Ancien Régime : une loi est votée rendant obligatoire le partage de tous les Communaux. Elle est suivie le 10 juin 1793 d'un décret qui décide du partage et précise que " le partage sera fait par tête d'habitant domicilié, de tout âge et de tout sexe ".

2. Organisation du partage des Landes de Montbroc à Parfouru
   La loi du 10 juin 1793
organise le partage des biens communaux en autorisant la vente à des propriétaires individuels. A Parfouru comme ailleurs " le partage sera fait par tête d'habitant domicilié, de tout âge et de tout sexe ". Si la loi recommande le partage en toute propriété en lots égaux, elle encourage en même temps les communautés à récupérer les terres qu'elles estiment usurpées.

C'est ainsi que le 6 pluviôse an II de la République une et indivisible (25 janvier 1794) se tient une réunion très attendue à Parfouru sur Odon ...

   " Aujourd'hui 6 pluviôse de l'an 2ème de l'ére républicaine, le Conseil général de la Commune de Parfouru sur Odon et les habitants du lieu assemblés en la Maison commune, lieu ordinaire des séances de la municipalité après annonce de la publication tant aujourd'hui que précèdant ce jour, aux fins de délibérer et aviser au moyen de procéder au partage du terrain appartenant à la dite commune dans les Landes de Montbroc, lequel partage ne peut être fait entre les dits habitants qu'au préalable il en ait été fait un avec les habitants des communes de Tournay, Villy, Monts, Noyers et Villers,
   après avoir délibéré entre nous, l'agent national entendu, il a été arrêté que les Conseils généraux desdites communes de Tournay, Noyers, Monts, Villy et Villers seront incessamment citées devant le juge de paix du canton de Villers, dans l'arrondissement duquel est situé la majeure partie desdites landes, aux fins d'être nommés des arbitres à nombre égal qui donneront un jugement , le tout conformément au décret du 10 juin dernier. "

Le 13 pluviôse an II (31 janvier 1794), le Conseil municipal se réunit pour délibérer au sujet du partage des Landes de Montbroc : " il a été arrêté d'une voix unanime que la municipalité dudit lieu serait chargée de faire toutes les affaires concernant le partage desdites landes et que les frais en résultant seraient payés par tous les individus domiciliés dans ladite commune qui prétendent au partage desdites landes. "
Le 24 ventôse an III (14 mars 1795) est dressée la liste des citoyens redevables de ces frais. Les montants à verser sont calculés en fonction de la composition familiale : 3 livres par personne composant le foyer.

    Liste des citoyens redevables:
  1) André Bellissent 21
  2) Jacques Brard 3
  3) André Marie 9
  4) Pierre Dubosq 15
  5) Louis Guillot 9
  6) Catherine Tabouret 3
  7) Louis Léonard Caillot 15
  8) Pierre Barette 9
  9) Germain Caillot 15
10) Jean Le Bourrois 6
11) Jean Guillet 6
12) François Baudel 18
13) Jean Canu et son gendre 15
14) Adam 12
Les sommes se situent donc à
Parfouru dans une fourchette
de 3 à 21 livres.
 
Les bruyères de Montbroc touchant à l'actuelle D 675
 

3. Le partage des Landes de Montbroc
Les règles du partage
Le 24 prairial de l'an IV (12 juin 1796) a lieu une nouvelle réunion pour délibérer au sujet du partage de la partie des Landes de Montbroc attachée au territoire de la commune de Parfouru.
" Il a été convenu :
   1. Que tous ceux qui n'ont pas encore contribué pour les frais qu'occasionnne ledit partage ... paieraient ou promettraient de payer une somme de trois livres par personne en numéraire et que cette somme étant employée, le surplus qu'exigera la dépense sera payé par parties égales entre tous les partageants ...
   2. Qu'il serait fait autant de billets qu'il y a de familles qui ont droit au partage, que ces billets seraient cachetés, qu'il serait écrit dessus n° premier, second et ainsi de suite jusqu'au nombre auquel se montent toutes les familles de ladite commune, qu'ils seraient tirés au sort pour chaque chef de famille ... qu'ils seraient ensuite enregistrés avec le nom du porteur du numéro et le nombre d'individus dont la maison est composée.
   3. Les intéressés se transporteront sur le champ aux dites Landes de Montbroc, et l'on commencera à donner la part du numéro premier dans la pointe aboutissant contre l'avenue du citoyen Abaquesné et les autres numéros, en montant.
   ...
   6. Convenu également qu'il serait accordé un lot à Louis Léonard Caillot pour l'indemniser des dépenses que lui a occasionné le partage desdites landes."

Le partage du 28 prairial an IV (16 juin 1796)
   On utilisait encore en 1796 les anciennes mesures agraires : l'acre ou l'arpent et les perches carrées. Ces anciennes mesures diffèrent non seulement d'une province, d'une ville, d'un village à l'autre, mais aussi dans l'année. La perche utilisée à Parfouru pour ce partage pouvait donc mesurer de 16 à 24 pieds. Le pied est divisé en pouces.
   Le nouveau système des poids et mesures, basé sur la division décimale est adopté depuis la loi de germinal 1795 qui promulgue les nouvelles unités : le mètre, l'are, le stère, le litre et le gramme. Une loi de 1812 encourage le retour aux subdivisions anciennes, les mesures légales ne sont alors employées que pour les travaux publics et les transactions commerciales. Les nouvelles mesures , dites républicaines, ne seront rendues obligatoires qu'à partir du 1er janvier 1840.
   Une superficie de 100 perches correspondait à un arpent des Eaux et Forêts, soit en nouvelle mesure à 51 ares
(5100 m2). Les lots ainsi délimités (de 32 à 240 perches) avaient une superficie de 1.500 à 12.000 m2 (1,2 ha).

 
          Il a été procédé au tirage
                 qui a attribué :

   
1er lot     : 120 perches à Marie Adam
   2ème lot : 100 perches à Charles Philippe
   3ème lot :   32 perches à Pierre Dubosq
   4ème lot :   11 perches à Jean Tabouret
   5ème lot : 132 perches à François Baudel
   6ème lot :   40 perches à Gilles Moulinet
   7ème lot : 160 perches à Louis Léonard Caillot
   8ème lot : 100 perches à Jean Jeanne Denis
   9ème lot :   60 perches à Pierre Barette
 10ème lot :   90 perches à Michel Baudel
 11ème lot :   67 perches à Louis Guillot
 12ème lot :   45 perches à Nicolas Guérin
 13ème lot : 132 perches à Jacques Brard
 14ème lot :  96 perches à Philippe Maufras

Lot n°1 à la pointe de l'avenue du citoyen Abaquesné
 

 
Pâturage dans les bruyères de Montbroc

15ème lot : 100 perches à Jean Guillet
16ème lot : 100 perches à Jean Canu
17ème lot : 150 perches à Louis Caillot
18ème lot : 120 perches à Jean Le Bonnois
19ème lot : 150 perches à Catherine Guérin
20ème lot :   90 perches à André Marie
21ème lot :   60 perches à Pierre Delaunay
22ème lot :  150 perches à Germain Caillot
23ème lot :  240 perches à Louis Maizeret
24ème lot :  100 perches à Catherine Tostain
25ème lot :  210 perches à André Bellissent
26ème lot :    35 perches à Anne Selle
27ème lot :    70 perches à Veuve Banville

Les résultats de ce partage seront enregistrés à Villers-Bocage
le 3 mai 1820

 

Résultat sur le plan parcellaire du partage de 1796
   Le partage de 1796 bouleverse la physionomie des Bruyères de Montbroc. Cette portion de Landes est maintenant découpée en parcelles lanières de tailles inégales. Certaines parcelles seront rapidement vendues, d'autres partagées. Le cadastre de 1830 témoigne de cette transformation du paysage rural.


27 familles de Parfouru ont donc bénéficié d'une portion de bruyères comprise entre leur clocher et la grande route de Caen à Villers, et entre le sommet de la côte des landes et la pointe aboutissant contre l'avenue du citoyen Abaquesné, actuelle allée du Haut-Laurent.

Ce texte est la 1ère partie du thème " La guerre des Bruyères de Montbroc
"
1. 1796 Partage des Landes de Montbroc
2. 1825 Coup de tonnerre à Montbroc
3. 1841 Monsieur de Parfouru s'en va t'en guerre
4. 1847 Texte intégral du jugement définitif

M. Lucas / J-F Sehier