4. Juillet - Août 1944 : Parfouru déserté
" L'exode "
   Minutieusement préparée, l'opération "Overlord" de juin 1944, ouvre une brèche irrémédiable dans la " forteresse Europe ". Malgré le matériel sophisqué, l'avance alliée est plus lente que prévue. Aucune commune normande ne sera épargnée par les terribles combats de la bataille de Normandie, tous les habitants du Bocage, pris entre deux feux, vont vivre des jours et des semaines dramatiques.
   Ce 8 juillet 1944, les irréductibles habitants de Parfouru vont se résoudre à évacuer leur " petit village retranché ! "
" Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ? "
joachim Du Bellay                            

Le danger se rapproche : "La bataille de l'Odon"
Le 15 juin, 2 jours après l'échec de Montgomery à Villers, le front se stabilise. Le 16 les Britanniques abandonnent aux Allemands la zone comprise entre Amayé, Cahagnes et Caumont et se replient vers Livry. Ce jour-là un Tigre est détruit à Cahagnes par un avion, il avait sans doute reçu l'ordre de regagner Noyers ou le Q.G. du bataillon vers Baron-sur-Odon. Le 19 Tilly est pris. A la fin du mois les Anglais approchent lentement.
Le 30 juin les tirs d'obus s'intensifient, les gens de Villers abandonnent leurs maisons, quittent le centre de la commune et se réfugient dans les tranchées. C'est la rue Pasteur qui est visée : 250 avions laisseront tomber 1.100 tonnes de bombes explosives, les immeubles de chaque côté s'écroulent. Le but est de couper les routes de Vire, d'Evrecy et d'Aunay en rendant impraticables les carrefours du bourg. Cinq personnes ont trouvé la mort, les opérations de sauvetage durent toute la nuit. A partir de ce jour-là le château va devenir un véritable hopital.*
Le 25 juin la bataille de l'Odon a commencé. Les combats font rage au Bas-de-Mouen, à Gavrus, à Cheux. Villers-Bocage ne sera libéré qu'au début du mois d'août.
   Pour beaucoup d'habitants de gros bourgs comme des petites villes, la fuite est maintenant le seule issue, la campagne proche constitue un refuge précieux mais éphémère car la bataille se déplace sans cesse, imposant la recherche de nouveaux abris.
(*) Références : Villers-Bocage Normandie 1944 - Henri Marie. - Editions Heimdal

L'exode :
Sur la zone du front les civils commencent à gêner les Allemands. Le 7 juillet l'ordre des autorités allemandes tombe :
   " Il est décidé l'évacuation totale d'une zone comprenant les communes suivantes : Dampierre, Saint-Jean des Essartiers, Les Loges, La Ferrière au Doyen, Saint-Pierre du Fresne, Coulvain, Cahagnes, Sept Vents, La Lande sur Drôme, Caumont l'Eventé, Placy-Montaigu, Amayé-sur-Seulles, Tracy-Bocage, Anctoville, Saint-Louet sur Seulles, Villers-Bocage, Orbois, Feuguerolles sur Seulles, Villy-Bocage, Sermentôt, Hottot les Bagues, Longraye, Tilly-sur-Seulles, Longraye, Juvigny-sur-Seulles, Saint-Vast-sur-Seulles, Vendes, Tessel, Bretteville l'Orgueilleuse, Fontenay-le-Pesnel, Grainville-sur-Odon, Monts-en-Bessin, Noyers-Bocage, Missy, Bougy, Gavrus, Mondrainville.
   ... L'évacuation se fera à partir du vendredi 7 juillet à 0 heure et devra être terminée le dimanche 9 juillet à 24 heures dernier délai ...
   A partir de la dite date 9 juillet 24 heures, toute personne rencontrée dans la zone évacuée susmentionnée sera fusillée.
   Les populations évacuées devront obligatoirement se replier au sud de la ligne Argentan-Sourdeval-Flers "

Voir le document allemand
Mais les autorités administratives françaises tempèrent ces ordres stricts et manaçants et donnent des instructions et des conseils aux maires :
   " Les maires choisiront les points de passage par où les évacués sortiront de la commune obligatoirement ... il n'y aura qu'un seul convoi par commune. Il est rappelé la nécessité de protéger le chargement et le convoi par une signalisation de couleur blanche. Les maires évacueront les archives de leur mairie, particulièrement l'état civil. Il est rappelé que les habitants peuvent emporter tout ce qui leur convient et se faire suivre de leur bétail ...
   Les évacués devront emporter vivres et couvertures pour le trajet ... prévoir des étapes moyennes de 20 km par jour ... Il est recommandé que les derniers départs soient terminés le 8 juillet à 12 heures.
   Pour le sous-préfet, le conseiller de préfecture chargé de mission, CHARLLEY "
Voir le document français
Mais les ordres sont difficiles à mettre en application : le château de Villers a reçu l'ordre d'évacuer le 6. Une colonne de réfugiés arrive au château pour faire soigner ses malades. Mme de Clermont-Tonnerre demande une dérogation et recevra une réponse positive le 9.
   La commune de Parfouru (comme celle d'Epinay et de Tournay d'ailleurs !) ne figure pas sur la liste des villages qui doivent être obligatoirement évacués. Cependant, comme le confie Mme Gaillard :
   " Une semaine environ avant nous, les habitants du haut de Parfouru (le bourg) étaient partis, sauf le père de Paul Moulinet, Robert, sa femme, Roger Dumaine et quelques autres ..."
Pour les irréductibles de Parfouru, rester plus longtemps devient maintenant de l'inconscience.
   Elle poursuit :
   " On n'a pas pu tenir beaucoup plus longtemps. Il n'y a pas eu obligation de partir mais les Allemands nous disaient qu'il valait mieux s'en aller, et c'est le 8 juillet 1944 à 8 heures du matin qu'on a tout quitté pour entamer un long exode ... vers l'inconnu car nous n'avions aucune adresse. On a laissé nos bêtes, les 8 vaches et les 9 veaux, attelé notre cheval à une charrette aménagée avec de longues gaules pour permettre de charger davantage de choses. Ma mère qui avait 61 ans à cette époque et ma grand-mère 81 ans étaient grimpées sur la charrette ... Imaginez notre désarroi. Marcel était à vélo, Jean aussi ...
   On n'était pas les seuls : on était accompagnés par les familles Hervieu, Niard ... C'était incroyable, le spectacle qui s'offrait à nous : partout les routes encombrées de gens chargés de leurs affaires, mais aussi quantité d'animaux, des vaches, des moutons, des tas de bêtes.
Jean se remémore une autre anecdote :
   " Le mari de l'institutrice, Mr Ruelle, était charron et il s'était fabriqué une carriole équipée de deux roues ferrées et à traction humaine, c'était son outil de travail. La famille Ruelle a bien sûr mis dedans des affaires personnelles, mais y a aussi chargé toutes les archives de la commune, les sauvant du même coup ..."

Et sans ce civisme remarquable, personne, faute de documents d'époque, ne s'intéresserait aujourd'hui à ce moment fort de l'histoire de Parfouru !
De gauche à droite :
Hélène Gaillard maman de Jean, Alphonsine Louis son arrière-grand-mère maternelle (assise) et sa grand-mère maternelle Léa Plaisance.
Sur les marches du moulin Jean et son frère Jacques. En haut, Louis Plaisance, grand-père maternel.
Madame Gaillard poursuit :
" On a tous pris la même route, par les Costils, nous n'avions pas le choix : on ne pouvait s'échapper que d'un côté et les routes principales étaient utilisées par les soldats ou bombardées. On a été ventilés peu à peu et on a quitté les autres. On est passé à Landes, Saint-Agnan le Malherbe, Bonnemaison, Hamars, Courvaudon où nous avons été guidés par les Allemands, puis la vallée de Hamars vers Condé et Campandré Valcongrain. C'est ici que le premier soir, épuisés d'une si longue marche, nous avons trouvé refuge sous une charreterie à la " maison des champs" ; la fermière était bien gentille. Nous avons couché sur une litière de copeaux de bois. C'est ce soir- là que Marcel a failli se faire tuer : on avait faim, Marcel s'est levé pour chercher quelque chose à manger. Il a allumé son briquet. Les Allemands qui passaient ont tiré sans sommations dans la direction de la lueur, heureusement sans le toucher !
   Le lendemain, on a repris la route, il y avait dans les champs de chaque côté des carcasses de vaches ; les Allemands avaient pris les meilleurs morceaux et le reste pourrissait ... ça sentait une infection. Nous sommes arrivés à Cauville, si gentiment accueillis par les fermiers, nous étions attendus, c'était les Lietta ; une des tantes de Jean y travaillait et sa grand-mère paternelle s'y trouvait déjà. Nous y sommes restés une dizaine de jours.

   Il a fallu de nouveau repartir, traverser l'Orne au Pont de la mousse que nous avons dû passer avant 15 h car les Allemands disaient qu'ils allaient le faire sauter. Saint-Omer a été notre 3ème gîte, on a dormi dans un hangar en haut de la côte.
   Nous avons gagné Pont d'Ouilly puis le Mesnil-Hubert. Ici on a mangé à l'ombre des pommiers. On avait trouvé un boulanger et je lui ai demandé si il avait un pain pour nous ; il nous a vendu un pain de 4 livres, assez beau ... il était fait uniquement avec de la farine d'avoine, vous pouvez l'imaginer ... Mon dieu, qu'on l'a trouvé bon ! ... Nous sommes arrivés à Taillebois dans l'Orne où des fermiers tout aussi accueillants nous ont permis de rester à nouveau environ une dizaine de jours. On couchait dans la paille ...
   Notre dernière étape nous a menés à La Carneille, toujours dans l'Orne où nous sommes restés jusqu'à la libération du secteur, annoncée le 15 août par les FFI du coin qui passaient annoncer la bonne nouvelle ... Ce jour- là, les cloches ont sonné à la volée : c'était l'euphorie !
   De La Carneille étaient partis quelque temps avant deux " éclaireurs ", à vélo. Raymond Catherine et Marcel Leguay qui avaient voulu savoir en avant première dans quel état se trouvaient les maisons de la commune. Ils nous avaient rendu compte de leur expédition à leur retour. Marcel et moi avions tenté aussi de revenir en vélo mais les Anglais nous avaient empêchés de continuer.

   " Ce 15 août 1944, le moral était revenu : nous allions bientôt pouvoir rentrer chez nous ..."

Carte du chemin de l'exode de la famille Gaillard

J-F Sehier / M. Lucas

Ce texte est la 4ème partie du thème "Histoire vécue de la 2ème guerre mondiale" qui comprend chronologiquement :
   1. Août 1939              "Parfouru traumatisé"
   2. Juin 40 - Juin 1944  "Parfouru occupé"
   3. Juin 1944                "Parfouru libéré"
   4. Juillet 1944              "Parfouru déserté"
   5. Août 44 - 1945       "Parfouru retrouvé"