1934, le moulin de maître Gaillard  
Le dernier meunier de Parfouru
   Hélène Gaillard est arrivée au lieu-dit " le Moulin " les derniers jours de décembre 1934, autour de Noël. Elle l'a quitté le 25 décembre 1979, 45 ans plus tard. Marcel, son mari, meurt dix mois plus tard. Son histoire, celle du meunier de Parfouru, est aussi celle du Moulin de notre commune.
   C'est ainsi qu'en cette année 1934 ...

   Le châtelain, Monsieur Marc Abaquesné de Parfouru, n'habite pas le château mais préfère celui d'Yvetot. Mr René Delahaie, régisseur du domaine et fermier de Mr de Parfouru réside lui au château. Pour répondre aux besoins de main d'oeuvre, il décide d'héberger les sept enfants de la famille Gaillard : les quatre frères, l'aîné Marcel, Gilbert, Gaston et Eugène iront travailler d'une ferme à l'autre pour le compte du régisseur, Denise, l'aînée des trois soeurs, devient cuisinière, Yvonne, la cadette, vachère. Quant à Andrée, la benjamine, elle grandira et attendra l'âge de travailler. La maison des gardiens étant trop petite pour cette grande famille, les garçons vont chaque soir dormir dans les mansardes du château.

 
Marcel et ses frères - 1933
Devant la ferme du château, de gauche à droite, Eugène Gaillard, Gaston, Andrée Gaillard (soeur de Marcel), Henri Lefèvre (journalier), Gilbert et Marcel Gaillard
 

   Le moulin à cette époque est loué à Mr Duchemin. Or cette année là, le meunier achète son propre moulin à Gavrus. La place est vacante et commence alors l'histoire de maître Gaillard ...
   Marcel a 28 ans, connaît le moulin et s'entend bien avec l'ancien meunier : il s'occupe de l'électricité, participe à l'entretien et s'intéresse beaucoup à la vie du moulin. Monsieur de Parfouru a besoin d'un homme : Marcel sera donc le nouveau meunier. C'est ainsi que le 25 décembre1934 arrivent au moulin Marcel, son épouse Hélène et le petit Jean âgé de 3 mois. L'année suivante, un second enfant, Jacques, vient au monde.
   Une curieuse clause est inscrite dans le contrat : le moulin doit rester une petite centrale électrique ! Les anciens racontaient qu'autrefois le moulin était équipé de deux roues, il est maintenant actionné par une turbine.
   Une salle est équipée d'une centaine d'accumulateurs alimentés par une génératrice qui tourne, entraînée par une courroie reliée à la turbine. Le tableau de commandes est muni de manomètres. Chaque semaine il faut donc relancer la génératrice. C'est ainsi que la fée électricité éclaire le moulin bien sûr, le château, mais aussi les deux fermes appartenant au domaine : la ferme des Costils et la ferme du Ruaudet.

 
Vue actuelle du moulin de Parfouru : les bâtiments d'habitation et d'exploitation sur la droite ;
au fond le moulin avec sa porte d'entrée et la porte de décharge au 1er étage
 

   Il y a là une meule vouée au sarrasin et une seconde utilisée pour l'orge et l'avoine. Pour cette dernière céréale il faut aplatir plutôt qu'écraser le grain, on desserre donc plus ou moins la meule, selon les exigences du client. Les paysans des alentours amènent le grain et viennent quelques jours plus tard chercher la farine ainsi moulue et destinée à l'alimentation du bétail. Le sarrasin, lui, est conservé pour le pain et surtout pour la bouillie et les galettes.
   L'arrivée de Marcel Gaillard va coïncider avec une petite révolution : la construction d'un moulin à blé, un système très moderne où deux cylindres écrasent les grains de blé. La salle est ornée de boiseries vernies ... " Une merveilleuse petite minoterie ! "
   Le meunier entre au Conseil municipal en 1935, il y restera 45 ans, il accomplira 8 mandats, 5 mandats en tant que 1er adjoint et sera même élu maire en 1947.
   De 1935 à 1939, le moulin connaît ses belles années, le travail ne manque pas et il faut travailler presque jour et nuit car tous les producteurs des communes voisines se rendent au moulin, " Ah, mon gars, si t'avais vu la farine qu'on faisait, tu ne sauras jamais ce que c'était. Les clients qui apportaient le grain boulangeaient ensuite et nous apportaient un pain ... et quel pain ... tu n'en as jamais mangé de comme ça ... de la brioche ! ". Marcel est estimé de tous. Sa petite exploitation donne satisfaction, mais ce n'est pas là l'activité principale des Gaillard. Ils possèdent deux vaches en 1935, en 1939 les affaires marchent bien et ils sont fiers de leurs 5 vaches, des 4 génisses. C'est au moulin que Marcel, meunier avant tout, consacre son temps et son énergie alors que sa femme s'occupe plutôt des bêtes. C'est Mme aussi qui se charge de l'électricité du moulin à cette époque ...
   En 1939 la guerre éclate apportant son lot de malheurs. Marcel Gaillard est mobilisé, on apprend rapidement le métier de meunier au père d'Hélène, Mr Plaisance, et à son neveu, Raymond Catherine qui vient s'installer au moulin. Hélas, Mr Plaisance tombe malade pendant l'hiver 1940-1941.Ironie du destin : au printemps 1942, Hélène a la joie de voir le retour de son mari mais pleure la mort de son père. Pendant deux ans elle fait fonctionner son exploitation et assure la bonne marche du moulin, aidée par le jeune Raymond. Années troubles : moudre le sarrasin est maintenant interdit en ces années de rationnement, les paysans apportent encore du blé, de l'orge, de l'avoine. Il faut réincorporer le son dans la farine pendant la guerre et le pain fabriqué avec cette farine complète (à 98%) n'aura bien entendu pas le même aspect ni la même saveur ... De plus, les fameux acquis freinent l'activité : il faut un laisser passer également pour récupérer sa farine, les contrôles sont fréquents et souvent humiliants. Hélène se voit imposer de sortir tous les sacs de grains et de procéder à leur pesée devant les autorités françaises. L'activité cesse en 1944, c'est l'éxode et l'attente du retour.
   Le retour à la paix ne s'accompagne pas du retour à l'insouciance ; les années noires continuent. Le grain manque, le matériel est endommagé, les outils en bien mauvais état. Les gens ont faim et la colère gronde dans les campagnes. Les acquis sont toujours nécessaires au grand mécontentement des producteurs. Comment accepter que les restrictions continuent alors que la guerre est finie ? Marcel fait des concessions, il accepte des grains sans acquis. Il est dénoncé, accusé de recel et condamné par un contrôleur particulièrement zélé. Le stock est mis sous scellés puis sorti du moulin : un gros minotier de Bayeux, Mr Hébert, doit venir bientôt le chercher ... Il ne viendra jamais ! Le comble c'est que le blé germe et pourrit sur place. Il n'aura ainsi profité à personne ...Mais le plus grave est que Marcel est condamné à payer une très lourde amende : 3.000 Francs de l'époque. Heureusement la solidarité existe dans nos campagnes : Mr Lepont, Mr Bellissent et les autres cultivateurs de la commune, mais aussi les paysans des alentours se sachant responsables pour avoir un peu forcé la main du meunier apportent leur contribution au règlement de l'amende ... Plus de la moitié de la somme due reste cependant à la charge de la famille.
   Au moulin la vie continue cahin-caha ...
   " Malheureusement les gens de Paris eurent l'idée d'établir des minoteries à vapeur ... Tout beau, tout nouveau! Les gens prirent l'habitude d'envoyer leur blé aux minotiers, et les pauvres moulins restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après l'autre, pécaîre ! Ils furent tous obligés de fermer ... On ne vit plus venir les petits ânes ... Pourtant au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon ...(1) ... tout comme le moulin de maître Gaillard ! ...
   Mais les belles années ne reviendront plus, les paysans achètent des petits moulins et les gens du village prennent le chemin de la boulangerie.
   L'activité du meunier diminue, le moulin à blé ne fonctionne presque plus, il cesse définitivement en 1960. Six ans plus tard le meunier ferme définitivement la porte de son moulin. Marcel Gaillard redevient simple exploitant et prend sa retraite en 1972, Hélène plus jeune que lui continue son activité jusqu'en 1979, les Gaillards quittent le moulin de Parfouru.
   Aujourd'hui, lorsqu'on emprunte le sentier de l'Odon et que l'on passe derrière le moulin, on voit la porte toujours fermée. La porte de décharge semble encore attendre le cortège des mulets et des paysans, et la vieille porte cloutée qui porte encore des mystérieuses inscriptions a le même air de misère et d'abandon.

 
" Maufras, Heudier ..."
Pierre Maufras est effectivement recensé comme meunier en 1805, tout comme le seront plus tard
les dénommés Morin ...Taflet ... Roger et enfin Duchemin, le prédécesseur de Marcel Gaillard
 

   " Que voulez-vous, Monsieur ! ... tout a une fin en ce monde, et il faut croire que le temps des moulins (...) était passé ... " (1)
(1) Alphonse Daudet. Les Lettres de mon moulin. " Le secret de maître Cornille "

J-F Sehier / M. Lucas - d'après Hélène et Jean Gaillard, propos recueillis le 26/10/2007