Avertissement :
Les documents figurant dans ce travail sont des documents d'archive publiés, par souci d'honnêteté, dans leur intégralité. Certaines expressions peuvent choquer aujourd'hui. Elles sont le reflet d'une époque.
Les rédacteurs 
  
Discours d'inauguration de la plaque commémorative
15 janvier 1920
Mesdames, Messieurs

   Une bien triste cérémonie nous réunit aujourd'hui. Une tristesse infinie nous accable en ce moment. Nos coeurs battent à l'unisson en pensant à nos héroïques concitoyens qui ont donné leur vie pour la grandeur de la France.
   Ils sont morts pour que nous vivions, pour que nous et nos successeurs jouissions en paix des biens qu'ils nous laissent, du plus précieux de tous : la Liberté.
   Cette belle jeunesse vivait paisiblement en travaillant au milieu des familles joyeuses. Brusquement, comme un coup de foudre, il lui fallut partir pour défendre la frontière lâchement attaquée.
   La France avait besoin de ses enfants. Ils se levèrent d'un commun accord et, pleins d'espoir, ils coururent aux armes.
Hélas ! Combien tombèrent dès le premier jour ! Combien sont morts depuis, loin de leurs foyers, loin de ceux qu'ils aimaient, dont ils faisaient la joie, dont ils devaient être les soutiens des vieux jours !
   Vous souvenez-vous, mes chers amis, de l'angoisse qui nous étreignait le coeur à l'annonce des sinistres nouvelles qui se succédaient sans relache ? A l'angoissante anxiété des malheureux parents dont les fils faisaient la retraite de Belgique ?
   Les craintes étaient fondées, hélas ! Les funèbres nouvelles nous arrivaient coup sur coup.
   Le capitaine de Parfouru tombait à la tête de sa compagnie en la conduisant à l'assaut des tranchées boches à Berry au Bac le 16 septembre 1914.
   A deux kilomètres de là, le caporal Beaumais Arthur, le si sympathique instituteur de Tournay, votre dévoué secrétaire de mairie, expirait à l'ambulance du château de Brimont le 22 septembre et était inhumé par les Allemands.
   Puis Lange Ernest à Guise, Gamblin Jules à l'Echelle Saint Aurin le 8 octobre tombaient sur le champ de bataille et Robert Georges était enlevé par la maladie à l'hopital de Reims le 5 décembre.
   L'année 1915 nous cause quatre nouveaux deuils :
     Eugène Le Barbey à Neuville Saint-Vaast le 9 mai
     Le Fêvre François à Mondeville le 10 mai
     Marie Ernest, au village d'Ecurie, près Arras, le 3 juin
     Bacon Eugène à l'hopital de Sad El Bar (Turquie) le 15 juillet
   Ménard Emile et le caporal Pinchon sont relevés et inhumés sur les champs de bataille, le premier au moulin d'Avocourt le 10 avril 1916 et le second à Moutiers (Aisne) le 26 juillet 1918. Tous les deux avaient été cités à l'ordre de l'armée pour leur bravoure et décorés de la croix de guerre.
   Taflet Ernest s'éteint à l'hopital de Lyon en 1917.
   Héroïques martyrs, notre reconnaissance pour votre glorieux sacrifice sera aussi longue que notre existence !
L'estime et l'amitié dont nous vous entourions resteront gravées profondément en notre mémoire.
   La dette que nous avons contractée envers vous ne s'éteindra jamais. Nous la reporterons sur ceux qui vous étaient si chers : veuves si heureuses naguère et seules aujourd'hui, en tête à tête avec votre douleur et le souvenir de votre bonheur à jamais ravi ;
   Petite Georgette, qui n'a pas eu le bonheur de recevoir une seule caresse de son père et dont l'intelligence et le jugement semblent au-dessus de son âge ;
   Pères de famille, et vous surtout pauvres mères qui, pendant tant d'années, aviez prodigué jour et nuit les soins si tendres et si affectueux au fils chéri entre tous qui vous devait l'existence.
   Nous comprenons votre immense affliction, nous la partageons et nous vous présentons en ce triste jour nos plus sincères condoléances et l'expression de notre sympathie la plus cordiale.
   Pauvres amis, votre mémoire sera pieusement conservée parmi nous ; dans nos coeurs, notre gratitude ne périra pas. Cette plaque, érigée par la reconnaissance des survivants, transmettra aux générations futures la grandeur de votre sacrifice.
   Vous avez été mutilés, déchirés, mais au moins votre corps repose dans cette terre de France dont votre sacrifice a été la rançon.
   Jeunes gens, nous pleurions ensemble la justice qui semblait nous avoir abandonnés en 1870. Elle a été lente à revenir ; elle s'est mise en marche bien tard ; elle a suivi un chemin douloureux et ensanglanté.
  Mais enfin, la voici de retour, grâce à la vaillance des morts et de ceux qui, plus heureux, ont pu surmonter de si grands dangers. Aux jeunes générations maintenant de consolider son oeuvre, de rendre la victoire efficace et la paix féconde, de préparer une France plus belle, plus noble, plus humaine que la France d'aujourd'hui.
   Demain, nous qui marchons vers la vieillesse, nous passerons le flambeau à d'autres mains ; Notre chère patrie veillera à ce que la flamme en soit toujours plus vive, plus chaude, plus lumineuse.
   Et vous, glorieux Morts pour la France, nous vous disons avec le grand poète Victor Hugo :


     Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie
     Ont droit qu'à leur tombeau la foule vienne et prie.
   Nous prierons pour vous ! Reposez en paix dans la gloire !
   Pax in gloriam !

Cette allocution, dite d'une voix claire, quoique bien émue, a été écoutée dans le plus religieux silence. Bien des larmes perlaient dans les yeux des assistants.
Puis la foule s'est lentement dispersée, emportant dans son coeur un pieux souvenir de cette réunion de famille où aucune personnalité étrangère n'avait été engagée, la commune ayant voulu lui conserver un caractère de stricte intimité.
Le bureau de bienfaisance avait voulu lui aussi s'associer au deuil général en faisant procéder à une distribution de pain aux indigents en souvenir des héros disparus.
M. Lucas / J-F Sehier

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