1989 : plantation d'un arbre de la liberté
Les arbres de la liberté
Parfouru, petit village de 150 habitants, se vante de posséder deux arbres de la liberté. Si le premier, face à l'église, et vestige pense-t-on d'un cimetière protestant, pourrait dater des débuts de la IIIème République, nous connaissons avec précision les circonstances qui ont mené à la mise en place du second tilleul qui se dresse fièrement dans le verger de l'ancien presbytère devenu mairie.


C'est ainsi qu'en ce samedi, jour de printemps 1989 ...

" A l'occasion du bicentenaire de la révolution, le maire de la commune, Madame Jane Guérin, a accompli le dernier acte officiel de son mandat en plantant un tilleul dans l'enceinte de la mairie ..."

Ouest-France

Printemps 1989   Aujourd'hui
1. Pourquoi planter des arbres de la liberté en 1789 ?
   La foi révolutionnaire en 1789 s'exprime dès le début par des symboles et par la pratique de cérémonies régulières. Ce symbolisme révolutionnaire est l'oeuvre de la bourgeoisie soucieuse de rallier les partisans d'un ordre nouveau ; il est aussi celui du peuple très attaché aux vieilles coutumes et à la tradition de l'arbre commémoratif planté pour célébrer un évènement important. Sully, ministre de Henri IV, mènera une politique active de plantation d'arbres, en particulier sur les places publiques.
   La coutume de May est une tradition médiévale : les paysans obtiennent le droit de prélever dans la forêt du seigneur un jeune arbre pour le planter devant la maison d'une personne que l'on veut honorer. Ce rituel est associé à la date du 1er mai, célébrant ainsi en même temps le renouveau de la nature et le symbole d'une liberté qu'il fallait défendre. L'un des symboles les plus répandus est l'arbre évoquant la renaissance continuelle, la croissance, la force et la puissance. Tout naturellement le May est baptisé au début de la Révolution "arbre de la nation", "arbre de la fraternité" ou "arbre de la liberté". Comme tant de religions et après l'olivier sacré du Parthénon, le chêne celtique ou le frêne scandinave, on plante chez nous en 1789 des chênes pour la richesse du symbole, des tilleuls et des ormes pour leur rôle convivial et traditionnel, mais aussi des peupliers dont la reprise est aisée et dont le nom évoque le peuple. A Paris, dès 1791, on en compte 200.
 
La plantation est prétexte à réjouissances : devant l'arbre enrubanné, fleuri, décoré d'inscriptions, on prononce des discours, on débite des strophes patriotiques, les enfants chantent ... la cérémonie s'achève par un banquet et des danses populaires.
 
L'abbé Grégoire insiste dans un rapport à la Convention en 1794 sur l'extraordinaire popularité de ces arbres révolutionnaires : "On voit dans toutes les communes des arbres magnifiques élever leurs têtes et défier les tyrans: le nombre de ces arbres monte à plus de soixante mille car les plus petits hameaux en sont ornés, et beaucoup des grandes communes des départements du Midi en ont presque dans toutes les rues."
Plusieurs arbres sont abattus par les contre-révolutionnaires. Celui de Castres ayant été renversé, le département du Tarn est autorisé par la Convention (27 mars 1793) à le rétablir et à élever "autour" un autel de la patrie aux frais des coupables. Bientôt on se montre plus sévère : le 5 septembre, neuf personnes sont condamnées à mort pour avoir scié pendant la nuit l'arbre de Rouen. On n'en scie pas moins celui d'Amiens (novembre). André Dumont, alors en mission dans la Somme, fait célébrer une cérémonie expiatoire. Quand un nouvel arbre est planté, le tronc de l'ancien est porté en pompe à l'Hotel de Ville, couvert d'un drap noir, escorté par la garde nationale, tandis que la musique exécute une marche funèbre.
Il reste très peu de ces arbres aujourd'hui : le platane de Bayeux dans le Calvados est un des derniers témoins de cette campagne de plantation.
2. Pourquoi planter à nouveau un arbre de la liberté en 1989 ?
   L'histoire contemporaine de notre pays voit s'affronter la Monarchie et la République, l'arbre symbole révolutionnaire va donc connaître ses âges d'or et ses périodes noires.
Sous la Restauration des Bourbons on les fait détruire systématiquement presque partout. En 1830, La Révolution de Juillet déclenche des plantations en province, mais l'Autorité les fait enlever. En 1848 les manifestations populaires s'accompagnent de nouvelles plantations. Victor Hugo, le 2 mars 1848, lors d'une telle cérémonie, déclare sous les acclamations :
" ... C'est un beau et vrai symbole pour la liberté qu'un arbre ! La liberté a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le coeur de la terre ; comme l'arbre elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel ; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les générations de son ombre "
Un ancien ministre de Louis-Philippe en fait mettre un devant sa porte avec cette inscription : " Jeune, tu grandiras".
A partir de 1850, tout change, les arbres sont de nouveau victimes d'abattages massifs. Le peuple parisien gronde, mais ne peut sauver l'arbre du parvis de Notre-Dame. En 1870, la République remplace l'Empire et on plante à nouveau.
3. Mai 1989 à Parfouru
Le rite commémoratif reprend 200 ans plus tard à l'occasion du bicentenaire de la Révolution : une nouvelle phase de plantation d'arbres de la Liberté commence comme l'illustre pour notre commune cet article de Ouest-France du printemps 1989 : "En présence de conseillers municipaux et d'habitants, Madame Guérin a renouvelé le geste de nos ancêtres de 1789 et précisé que cet arbre était le symbole d'acquisitions nouvelles. Un verre de l'amitié a clôturé cette manifestation réalisée dans le cadre de l'opération 36 000 arbres pour la liberté"
 
Ci-contre, Madame Guérin, pelle en main, effectue les gestes symboliques des révolutionnaires de 1790.
Aurélie Lucas, une enfant de la commune, née à Parfouru, vêtue de la tenue des citoyennes de la capitale ajoute une note patriotique et sympathique à la cérémonie.
 
Concluons malicieusement avec l'abbé Grégoire qui traduit l'idéal républicain du peuple de France :
"L'arbre de la liberté croîtra ; avec lui croîtront les enfants de la patrie ; à sa présence ils éprouveront toujours de douces émotions ... Là les citoyens sentiront palpiter leurs coeurs en parlant de l'amour de la patrie, de la souveraineté du peuple ... Là nos guerriers raconteront les prodiges de bravoure des soldats de la liberté ... Sous cet arbre se rassembleront ceux qui forment les extrémités de la vie : j'aidai à le planter, je l'arrosai, dira le vieillard, en jetant sur le passé des regards attendris. Il est dans la vigueur de la jeunesse et moi j'incline vers le tombeau ... Alors les enfants et les mères, en bénissant le vieillard, jureront de transmettre à leurs descendants la haine des rois, l'amour de la liberté ... et l'amour de la vertu."

J-F Sehier / M. Lucas